OUVRIR LE JEU | MARINETTE PICHON EN CINQ REPÈRES

OUVRIR LE JEU | MARINETTE PICHON EN CINQ REPÈRES
Publié le
06 août 2026

Marinette Pichon en cinq repères

Par Lisa Cecchini, Rédactrice en chef, lstw

Une carrière se construit à travers des lieux, des personnes et des moments. Une vie aussi.

Certains sont faciles à nommer : le vestiaire, le terrain, la ligne de touche. D’autres, comme le sentiment d’être véritablement à sa place, échappent parfois aux mots.

Le parcours de Marinette Pichon traverse tous ces espaces. Ensemble, ils racontent plus de trois décennies de soccer, tout en révélant la femme derrière l’une des carrières les plus marquantes de son sport. Ils ouvrent surtout sur une histoire plus intime : celle d’oser être soi, de trouver ses repères et d’ouvrir la voie aux autres.

Ce portrait ne parle ni de titres, ni de records, ni de trophées. Tout se joue dans ce qui s’est passé entre les deux. 

Le vestiaire

C’est dans le vestiaire qu’une équipe se construit. Pour certaines personnes, c’est aussi là que s’ancre le sentiment d’appartenance.

Demandez à Marinette Pichon où elle s’est véritablement sentie à sa place pour la première fois et elle vous emmènera à Philadelphie. Pas sur le terrain, mais dans le vestiaire.

C’est là, avec la Charge, dans la Women’s United Soccer Association, qu’elle découvre un endroit où plus rien ne l’oblige à se retenir.

« Sans aucun doute, le vestiaire de Philly. Les filles étaient complètement investies dans le projet, mais elles étaient aussi très accessibles. Tu sentais un soutien. Il n’y avait aucun jugement. Elles t’aimaient, elles t’acceptaient comme tu étais, avec tes qualités et tes défauts. Du coup, tout devenait simple sur le terrain. »

Son passage aux États-Unis marque bien plus qu’un changement de club. Pour la première fois, son jeu lui ressemblait.

« C’est là que j’ai vraiment pu être moi. Comme personne, comme femme, mais aussi comme joueuse. J’ai pu exprimer une forme de leadership que j’incarnais ailleurs, mais jamais pleinement. À Philadelphie, tout est devenu entier. J’arrivais, j’étais moi. Je n’avais pas de retenue. »

Mais le soccer n’était qu’une partie de l’histoire. 

À la longue, le sport cesse d’être la seule chose qui unit une équipe. Les victoires et les défaites comptent toujours, mais elles ne sont plus ce qui la définit.

« À travers l’adversité comme à travers la réussite, tu te confies, tu t’ouvres et tu commences à créer des affinités qui deviennent de vraies proximités. Les personnes qui étaient simplement des coéquipières deviennent des personnes dont tu ressens le besoin d’être proche, parce qu’il y a une reconnaissance mutuelle. »

Le maillot

On enfile d’abord un maillot pour jouer, mais on finit par porter bien plus que ses couleurs. Il devient un héritage, une identité et un engagement. Il est le trait d’union entre celles qui l’ont porté avant et celles qui le porteront après. 

Pour Marinette, il marque une arrivée : une place dans le onze partant, une sélection en équipe nationale. 

« Mon premier match avec l’équipe de France A, le 26 mars 1994. Tu entends la Marseillaise pour la première fois. Ton corps passe par toutes les émotions. Tu es heureuse, tu as peur, tu es fébrile, tu as les jambes qui tremblent. Tu te demandes si tu vas oublier les paroles. Puis, à un moment, tu te dis : là, tu représentes ton pays. »

Peu à peu, il ne lui appartenait plus tout à fait.

« Je me souviens de joueuses qui s’identifiaient à moi, dont celle qui a battu mon record de buts. Aujourd’hui encore, ça me fait drôle quand des gens me demandent une dédicace parce que, pour eux, j’étais un modèle. J’en suis fière, mais ça me paraît encore irréel. C’est toujours étrange de savoir que quelqu’un t’admire. »

Mais ce n’est pas ce qui compte le plus.

« C’est plus important quand on me reconnaît pour les qualités de la personne que je suis que pour celles de la joueuse que j’ai été. Si j’ai eu ces qualités sportives, c’est parce que j’étais cette personne. C’est un cercle vertueux. »

Le terrain

Le terrain révèle autant la personne que la joueuse. 

« C’est aux États-Unis que je me suis sentie la plus libre. J’arrivais de France dans une position de force. J’étais meilleure buteuse de l’équipe de France, meilleure buteuse du championnat français. Puis, tout d’un coup, je me suis retrouvée en remise en question, sortie de ma zone de confort, en situation de fragilité. Il m’a fallu près de trois mois pour m’adapter. »

Le déclic n’est pourtant pas venu sur le gazon. Il est arrivé un matin, tout simplement. 

« Je me suis dit : il faut que tu prennes du plaisir. Sois toi-même. Blague. Parle. À partir de ce moment-là, je n’avais plus peur de rien. J’étais vraiment moi. J’arrivais sur le terrain et j’essayais des choses que je n’avais jamais osé tenter auparavant. »

À partir de là, tout s’est remis en place et son jeu a suivi. 

« Quand j’ai brimé ce que j’étais, je brimais aussi mes capacités sportives. Puis, quand j’ai arrêté de le faire, j’ai fini meilleure buteuse de la ligue. J’ai été élue MVP dès ma première saison. J’ai marqué 14 buts. La saison suivante, j’en ai marqué 14 de nouveau. J’ai fait partie de l’équipe étoile. J’étais devenue incontournable. »

Avec le recul, Marinette n’y voit pas un simple tournant sportif. Elle y voit une libération. La confiance avec laquelle elle était arrivée n’avait jamais disparu. Elle était simplement enfouie sous le doute. À partir du moment où elle a cessé d’attendre qu’on lui donne la permission d’être elle-même, tout a pris son sens.

« J’ai basculé d’un état d’esprit très français à un état d’esprit américain où tout devenait possible. J’ai compris que personne n’allait changer mon destin à ma place. Personne n’allait courir pour moi. Personne n’allait frapper le ballon ou prendre des décisions à ma place. Il fallait que je devienne cette personne. Que j’assume mes choix. Et je l’ai fait. »

À son retour en France, le soccer féminin avait évolué. Il suscitait davantage d’intérêt, et elle aussi. Mais ce n’était jamais ce qu’elle était partie chercher de l’autre côté de l’Atlantique.

« Je ne suis pas partie aux États-Unis pour le football. J’y suis partie pour moi. Ce n’était pas une façon de redonner au soccer ce qu’il m’avait apporté. C’était une question d’affirmation, d’être soi. Et ça, c’est difficile. Le sport m’a donné cette possibilité. Il m’a permis de grandir comme être humain. »

La ligne de touche

Depuis la ligne de touche, le jeu ne se lit pas de la même façon.

Le défi n’est plus le même. Il ne s’agit plus de marquer le prochain but, mais de permettre à d’autres d’y parvenir.

« Aujourd’hui, le terrain appartient aux joueuses. Moi, je vois tout ce qui les entoure : les exigences propres à chaque poste, les blessures, les négociations de contrat, les doutes, la fatigue. Mon rôle, c’est de comprendre leur réalité pour mieux les accompagner. On ne peut pas demander quelque chose à une joueuse si on ne comprend pas ce qu’elle traverse. »

Son rôle a changé. Son champ de vision aussi. 

« Je me remets constamment en question. Chaque jour apporte une nouvelle situation. Comment est-ce que je l’aborde ? Quelle est la meilleure approche ? Quelles seront les conséquences pour la joueuse, pour l’équipe, pour le personnel ? La ligne de touche t’oblige à changer de perspective tous les jours. »

Pour Marinette, le progrès prend racine dans la curiosité, les questions et l’environnement qu’on crée pour permettre aux joueuses de grandir. C’est une philosophie de patience. Le développement avant les résultats, l’envie d’apprendre avant la confiance.

« Les joueuses progressent parce qu’elles sont curieuses. Elles posent des questions. Elles veulent comprendre pour devenir meilleures. Le projet passe avant le résultat. Si tu sais accompagner tes joueuses dans leur progression, les résultats viendront. »

Le soccer continue de la faire vibrer, mais autrement.

« J’adore regarder mon équipe jouer. J’aime voir le travail accompli par le personnel pendant la semaine prendre vie le week-end. J’aime voir les joueuses célébrer ensemble. Savoir que je peux mettre un peu de ce que j’ai vécu au service des autres pour les aider à évoluer dans les meilleures conditions, c’est une immense satisfaction. »

Chez soi

Être chez soi n’est pas toujours une question de lieu. Parfois, ce sont les personnes qui nous font comprendre qu’on n’a rien à prouver pour appartenir.

Il a fallu des années à Marinette pour réaliser que le plus long chemin n’était pas de trouver sa place, mais de se défaire de tout ce qui lui avait appris à en douter. 

« Comme tant de femmes, j’ai connu le syndrome de l’imposteur. Pas parce que je pensais ne pas être à ma place, mais parce que les autres me le faisaient ressentir. Les parents. Les éducateurs. La façon dont le sport féminin était perçu. On peut vite finir par croire que les femmes n’ont pas vraiment leur place dans le sport. Les meilleurs terrains sont réservés aux hommes. Tu t’entraînes toujours au dernier créneau. »

Ces messages ne disparaissent pas d’eux-mêmes. À force de les entendre, ils finissent par façonner le regard qu’on porte sur soi. Le véritable travail n’était pas de devenir quelqu’un d’autre, mais d’apprendre à se détacher du regard des autres.

« Aujourd’hui, je me moque du regard des autres. À un moment donné, tu choisis : est-ce que tu veux passer ta vie à te préoccuper de ce que pensent les autres ou est-ce que tu veux simplement être bien ? Moi, j’ai choisi la deuxième option. Mais c’est un travail. Un vrai travail. Certains jours sont plus faciles que d’autres. »

Elle n’a toutefois pas fait ce chemin seule. Plus que tout autre, une personne a cru en elle avant qu’elle n’y parvienne elle-même. Son épouse.

« C’est la première personne qui m’a vraiment fait sentir que j’étais à ma place. Elle m’a toujours dit de croire en moi, de ne rien craindre. J’avais déjà accompli énormément de choses quand nous nous sommes rencontrées, mais il me restait une étape à franchir. Elle m’a aidée à la franchir. Elle voyait en moi des choses que je ne voyais pas encore moi-même. »

Aujourd’hui, ce sentiment ne tient plus à une personne ni à un lieu. Demandez à Marinette où elle se sent le plus à sa place et elle n’hésite pas.

« Partout. D’abord comme femme. Puis comme mère et grand-mère. Dans ma famille, je suis exactement à ma place. On m’aime comme je suis. Au travail aussi, je suis exactement à ma place. Est-ce qu’il y a encore de la place pour m’améliorer ? Bien sûr. Mais je sais que je suis à ma place. »

Trouver sa place n’a pas changé le chemin. Il lui a simplement donné raison.

« Ça vient valider tout ce que j’ai fait. Mes convictions. Mes prises de position. Je dois continuer à me remettre en question, parce que ce n’est pas parce que je suis à ma place que je fais tout bien. Mais ça vient valider le courage que j’ai eu. »

L’histoire retient ce qui se mesure.

Les chiffres. Les palmarès. Les exploits.

Tout cela fait partie du parcours de Marinette Pichon, sans pour autant le résumer.

Bien avant de marquer l’histoire du soccer, elle poursuivait un tout autre objectif : bâtir une vie où elle n’aurait jamais à être quelqu’un d’autre qu’elle-même.

Le plus difficile n’était pas de trouver qui elle était. C’était d’avoir le courage de lui rester fidèle, même lorsque le monde lui suggérait le contraire.

C’est peut-être là que s’exprime le mieux son héritage, non seulement dans ce qu’elle a accompli, mais dans ce qu’elle a rendu possible. D’abord pour elle, puis pour toutes les personnes qui apprennent encore qu’il suffit d’être soi.

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