EVELYN | UN PORTRAIT DU MOIS DE L'HISTOIRE DES NOIR·E·S

EVELYN | UN PORTRAIT DU MOIS DE L'HISTOIRE DES NOIR·E·S
Écrit par
Zachary Favreau
Publié le
22 février 2026

Un portrait du Mois de l’histoire des Noir·e·s | Roses de Montréal

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Elle a remporté le Soulier d’or d’un championnat continental. Elle a été nommée meilleure jeune joueuse et meilleure joueuse interclubs d’Afrique la même année, la première à réaliser ce doublé. Elle a joué au Ghana, en Norvège, en France. Elle a décroché le bronze avec son pays. 

Et quand Evelyn Badu parle de l'origine de tout ça, elle ne pointe pas vers un entraîneur, un système ou un moment décisif. Elle pointe vers chez elle.

« Je suis un produit du Ghana. Partout où je vais, c’est ce qu’on voit avant tout. »

Seikwa

Evelyn est née le 11 septembre 2002 à Seikwa, une petite ville d’environ neuf mille habitants dans la région de Bono, au Ghana. Ce n’est pas un endroit qui produit de nombreuses joueuses professionnelles. Ce n’est pas un endroit qui offre beaucoup de visibilité. Mais c’est l’endroit qui l’a produite, elle. 

« Là d’où je viens, on apprend la force en la vivant. Pas en lisant, pas en écoutant. On la vit, c’est tout. On apprend à croire en soi parce que personne ne va le faire pour toi. »

La structure est venue plus tard. Le talent était déjà là. Elle a gravi les échelons du soccer ghanéen jusqu’à attirer l’attention de Hasaacas Ladies, l’un des meilleurs clubs du pays. À la fin de son adolescence, elle était déjà une joueuse clé. À 19 ans, elle était sur le point de devenir une étoile continentale.

L’Égypte

En novembre 2021, la Confédération africaine de football organise sa toute première Ligue des champions féminine. Le tournoi se déroule en Égypte. Six clubs venus de partout sur le continent, deux semaines de compétition pour couronner le meilleur.

Hasaacas Ladies représente le Ghana. L’équipe a du talent, mais elle n’est pas favorite. Les clubs sud-africains ont plus de ressources, plus d’infrastructures, plus d’expérience professionnelle. Mais Hasaacas a du coeur. Et Hasaacas a Evelyn Badu. 

Elle a 19 ans. Elle joue comme si elle n’a rien à perdre. 

En ouverture de la phase de groupes, elle marque deux fois contre Malabo Kings de Guinée équatoriale. Elle est nommée Joueuse du match. Au deuxième match, elle marque deux fois encore contre l’AS Mande du Mali. Joueuse du match, encore. À la fin de la phase de groupes, elle compte quatre buts et est désignée meilleure joueuse du premier tour.

En demi-finale contre l’ASFAR du Maroc, elle inscrit le but de la victoire à la 77e minute, une tête de près sur un centre venu de la droite. Son cinquième but du tournoi. Hasaacas est en finale. 

Face à Mamelodi Sundowns d’Afrique du Sud, Hasaacas s’incline 2-0.

Mais les chiffres parlent d’eux-mêmes. Cinq buts. Le Soulier d’or. Joueuse de la phase de groupes. Joueuse du tournoi. Une adolescente de Seikwa venait de s’emparer de la plus grande scène du football africain.

Le doublé

Trois mois plus tard, le football africain se réunit à Rabat, au Maroc, pour la cérémonie annuelle des CAF Awards. Evelyn Badu est en lice pour deux prix : Jeune joueuse de l’année et Joueuse interclubs de l’année.

Elle remporte les deux.

Aucun joueur, homme ou femme, n’avait jamais raflé ces deux distinctions la même année. La jeune de Seikwa, toujours âgée de 19 ans, venait de marquer l’histoire.

Ces prix confirmaient ce que la Ligue des champions avait révélé. Le Ghana avait produit une joueuse spéciale. Une attaquante dotée de vitesse et de technique, d’un instinct de buteuse et du sang-froid nécessaire pour livrer la marchandise dans les grands moments. Quelqu’un capable de porter une équipe. 

« Quand je joue pour le Ghana, je sais que je ne suis pas seule sur le terrain, » dit-elle aujourd’hui. « Il y a des jeunes filles à la maison qui me regardent. Des filles qui me ressemblent, qui viennent d’endroits comme le mien. Si elles me voient réussir, peut être qu’elles vont croire qu’elles peuvent le faire aussi. »

La blessure

2022 devait être son année.

Elle avait signé avec Avaldsnes IL en Norvège, son premier club européen, sa première expérience à l'étranger. Un contrat de deux ans et demi, la validation de tout ce qu'elle avait accompli. John Arne Riise, l'ancien défenseur de Liverpool, était son nouvel entraîneur. Il croyait en son talent, mais il savait que l'adaptation prendrait du temps.

Félicia Roses

« C'est important de lui laisser le temps de vivre tout ce qui est nouveau pour elle ici en Norvège, » avait-il déclaré lors de sa signature. « Pas seulement un nouveau pays et une nouvelle culture, mais aussi une autre culture footballistique. »

Elle s'adaptait. Elle apprenait. Et elle était toujours capitaine de l'équipe U-20 du Ghana, les Black Princesses, en préparation pour la Coupe du monde féminine U-20 au Costa Rica en août.

Puis, à l'entraînement au Costa Rica, juste avant le début du tournoi, elle s'est blessée à la cheville.

Elle a dû déclarer. Condamnée à regarder de loin ses coéquipières jouer sans elle.

C'est le genre de coup qui peut briser une jeune joueuse. Elle était la capitaine. Celle sur qui tout le monde comptait pour porter le Ghana sur la scène mondiale. Et elle ne pouvait même pas être sur le terrain.

Mais elle est revenue plus forte.

La route

Les années suivantes l'ont menée à travers l'Europe.

Avaldsnes IL en Norvège. Un nouveau style de jeu, une nouvelle culture, un nouveau climat. Un pays où elle faisait soudainement partie d'une minorité. Loin de Seikwa.

Puis le FC Fleury 91 en France, en première division. Une autre langue, un autre championnat, une autre adaptation.

Puis retour en Norvège avec Molde FK, contrat d'un an.

À travers tout ça, elle revenait toujours en équipe nationale. Les Black Queens. L'équipe senior.

À l'été 2025, le Ghana s'envole pour le Maroc pour la Coupe d'Afrique des Nations féminine. Les Black Queens n'avaient pas remporté de médaille depuis 2016. Elles n'étaient pas parmi les favorites.

En phase de groupes, Badu entre en jeu contre la Tanzanie et marque à la 87e minute pour sceller la victoire. En quarts de finale contre l'Algérie, après 120 minutes sans but, elle s'avance et convertit le tir au but décisif pour envoyer le Ghana en demi-finale.

En demi-finale contre le Maroc, pays hôte, le Ghana s'incline aux tirs au but. Mais il reste le match pour la médaille de bronze. Ghana contre Afrique du Sud, une revanche du match pour la troisième place de 2016. Le match se décide aux tirs au but, victoire 4-3 pour le Ghana.

C'était la première médaille du pays à la CAN féminine en neuf ans.

Représenter le Ghana
Evelyn Ghana

Elle a vécu dans trois pays. Joué sous des entraîneurs ghanéens, norvégiens, français. Appris à naviguer des cultures où elle fait partie de la majorité et des cultures où ce n'est pas le cas. Mais elle ne parle pas d'elle-même comme de quelqu'un qui a changé.

Elle parle d'elle-même comme de quelqu'un qui était déjà formée.

« L'esprit africain est en moi. Ce n'est pas quelque chose que j'ai dû trouver. C'était déjà là. C'est comme ça que j'ai été élevée. »

Elle pense à ce que le football africain représente. Le talent a toujours été là. L'infrastructure, l'investissement, la visibilité suivent encore. Mais des joueuses comme Badu portent quelque chose avec elles quand elles foulent le terrain.

« Quand je représente le Ghana, quand je représente l'Afrique, ça vient avec un certain poids. Mais c'est un bon poids. C'est un honneur. »

Elle pense aux jeunes filles de son pays. Celles des petites villes, sur des terrains de terre battue, qui rêvent de quelque chose de plus grand.

« Je veux qu'elles sachent qu'on peut venir d'un petit endroit et quand même atteindre les plus grandes scènes. Qu'on n'a pas besoin d'attendre que quelqu'un croie en nous. On peut croire en soi d'abord. »

À 23 ans, elle a déjà joué sur trois continents. Elle a remporté des distinctions individuelles que personne n'avait jamais remportées ensemble. Elle a connu la douleur de rater une Coupe du monde et la joie de porter une médaille de bronze autour du cou.

À travers tout ça, une chose est restée constante.

« Je suis un produit du Ghana, » dit-elle. « C'est qui je suis. C'est ce que les gens voient quand ils me regardent jouer. »

La route depuis Seikwa l'a menée en Égypte, en Norvège, en France, et maintenant au Canada. Mais la joueuse qui s'est révélée au monde à 19 ans est toujours celle qui se présente sur le terrain.

Elle porte le Ghana avec elle. Ce sera toujours le cas.

À propos de cette série

Ce portrait s’inscrit dans la série du Mois de l’histoire des Noir·e·s des Roses de Montréal, qui célèbre les joueuses noires qui façonnent l’identité du club. Tout au long du mois de février, nous publierons des profils approfondis de nos athlètes afin de mettre en lumière l’ensemble de ce qu’elles sont : leurs parcours, leurs valeurs, leurs personnalités et leurs points de vue. Des histoires d’excellence, de résilience et de communauté. Des histoires que nous sommes fiers de partager.