Un portrait du Mois de l’histoire des Noir.e.s | Roses de Montréal
Un portrait du Mois de l’histoire des Noir.e.s | Roses de Montréal
Il y a une question qu’Elyse Bennett se pose souvent.
Tu pourrais tout perdre demain. Alors, qui es-tu aujourd’hui ?
La question n'a rien d'abstrait. Elle a vu des carrières s’effondrer en un instant. Elle a senti son propre genou céder, deux fois plutôt qu’une, avant ses 21 ans. Elle a fait ses valises et recommencé à zéro dans des villes où elle ne connaissait personne, six fois en quatre ans.
« J'espère qu'on pourra dire que j'ai su éclairer les gens autour de moi, » dit-elle quand on lui demande comment elle veut qu’on se souvienne d’elle. « Une personne positive, charismatique, qui a avancé avec grâce, gentillesse et humilité. »
Elyse Bennett ne parle pas fort de sa foi. Elle ne prêche pas. Mais cette foi traverse tout ce qu’elle fait. Chaque réponse, chaque décision, chaque épreuve transformée en tremplin. C’est pour ça qu’elle joue encore. C’est pour ça qu’elle n’a pas abandonné après sa deuxième opération au genou. C’est pour ça qu’elle a refusé d’aller à l’école d’assistante médicale pour poursuivre son rêve.
C’est pour ça qu’elle est ici, à Montréal, prête à bâtir quelque chose de nouveau.
« Rien n’est impossible avec Dieu,» dit-elle. « Aucun rêve n’est trop grand. »
Le trajet durait deux heures. Dans chaque direction.
Chaque semaine, la mère d’Elyse la faisait monter dans la voiture pour le long trajet entre De Pere, au Wisconsin, et Milwaukee pour jouer avec le FC Wisconsin Eclipse, seul club de la région capable de la préparer pour ce qu’elle voulait devenir. Quatre heures aller-retour. Les devoirs sur la banquette arrière. L’école le lendemain matin.
La plupart des joueuses professionnelles commencent à jouer à l’âge de cinq ans. Elyse a commencé au secondaire. Selon toute logique, elle accusait sept ou huit ans de retard sur celles qu’elle devrait un jour affronter.
Elle ne voyait pas les choses ainsi.
« Honnêtement, je n’y pensais pas trop, » dit-elle. « Je suis quelqu’un qui ne recule jamais devant un défi. J’ai juste baissé la tête, mis le temps nécessaire, et laissé Dieu me guider dans la direction qu’Il jugeait bonne pour ma vie. »
Mais elle tient à le préciser : ce sacrifice, elle ne le portait pas seule.
« Ma famille m’a vraiment portée. Le temps et l’engagement que ma mère investissait pour m’amener à l’entraînement et me ramener, pour que je puisse faire mes devoirs et rester solide à l’école, je n’ai jamais pris ça pour acquis. Ce n’était pas juste moi qui sacrifiait au quotidien. Sans le soutien de ma famille, je ne serais pas la femme que je suis aujourd’hui. »
De Pere est une petite ville près de Green Bay. Un territoire conquis par les Packers. Le père d’Elyse, Edgar Bennett III, a d’ailleurs joué comme porteur de ballon pour les Packers et remporté le Super Bowl XXXI. Mais sa fille poursuivait un autre rêve. Le soccer féminin, dans le Wisconsin, n’avait ni la visibilité ni les ressources du football. Et il y avait autre chose : très peu de gens qui lui ressemblaient.
« Grandir dans une petite ville du Wisconsin a été vraiment difficile pour moi, » se souvient-elle. « Il y avait peut-être dix autres personnes noires dans mon année scolaire. On était différents de la majorité de nos camarades. Je sentais que je devais me conformer, me mouler pour ne pas me faire remarquer. Je n’ai pas vraiment saisi la gravité de ça avant de quitter pour l’université. »
Elle prenait des décisions qu’elle ne comprenait pas entièrement. Se faire petite. S’ajuster. Essayer de s’effacer dans des pièces ou elle allait pourtant toujours rester visible.
« Je savais à l’époque que j'étais différente. Mais je ne comprenais pas la nature de ce que je ressentais. »
Il lui faudrait quitter la maison pour comprendre ce que ça lui avait coûté.
La première fois que son genou à lâché, elle avait 17 ans. L’année avant l’université. Washington State l’attendait. Son avenir était tracé d’avance.
Puis il ne l’était plus.
« Me déchirer le ligament croisé l’année avant mon départ pour l’université a été extrêmement éprouvant. Je n’avais jamais eu de blessure majeure avant ça. J’étais vraiment inquiète de savoir qui je serais comme joueuse en revenant au jeu. Je ne savais pas si je serais la même, ni comment je me sentirais physiquement et mentalement. »
Son père avait parcouru ce chemin. Plusieurs blessures majeures au cours d’une carrière dans la NFL. Il connaissait l’obscurité qui suivait le diagnostic. Il savait ce dont sa fille avait besoin.
« Mon père n’arrêtait pas de me rappeler que tout allait bien aller. Pendant cette période, il a vraiment renforcé ma foi. Il me rappelait toujours que je pouvais tout accomplir avec Dieu. »
Elyse a attaqué la rééducation avec la même intensité qu’elle mettait dans ces trajets de quatre heures. Détermination, discipline, persévérance.
Puis, en deuxième année d’université, son autre genou a cédé.
« Dès que c’est arrivé, je savais. C’était la même blessure. »
Physiquement, le processus était plus facile la deuxième fois. Elle connaissait les exercices, l’échéancier, les étapes à suivre. Mais mentalement, c’était autre chose.
« Ça m’a vraiment affectée. Il y a eu des moments, au début, où je ne savais pas si je voulais continuer à jouer. J’étais dans un état de choc et de confusion. »
Deux ligaments croisés déchirés avant 21 ans. Une excellente moyenne de 3.85 en biologie. Un chemin clair vers une carrière en médecine. Elle aurait pu tout arrêter et personne ne lui en aurait voulu.
« Mais une fois que j’ai fait le tour de la question et que mon cœur s’est fixé sur aller de l’avant, j’ai continué comme avant. J’ai conquis ma rééducation une deuxième fois. Et j’ai enchaîné avec certaines de mes meilleures années universitaires. »
Washington State a donné à Elyse quelque chose de nouveau.
« Quand je suis arrivée à l’université et que j’ai été entourée d’une grande communauté d’athlètes noir·e·s, je me suis enfin sentie chez moi. Comme si j'avais ma place. Je n'avais plus à jouer un personnage ou à entrer dans un moule. »
Toutes ces années à De Pere. Les calculs silencieux. Les ajustements constants. La pression tacite de ne pas se faire remarquer. Tout ça avait soudainement un nom. Elle pouvait enfin voir ce qu'elle s'était fait à elle-même.
« J'ai trouvé une nouvelle communauté et ça m'a vraiment aidée à accepter qui j'étais. À partir de là, je n'allais plus me trahir pour rendre quelqu'un d'autre plus à l'aise. J'ai commencé à me prioriser. Et ça m'a libérée. »
Elle tient à nuancer.
« Ce n'est pas une critique de l'endroit où j'ai grandi. C'étaient des décisions personnelles que je prenais inconsciemment. Mais je crois vraiment que la communauté, c'est très important. »
Elle a terminé son baccalauréat en biologie en trois ans. Obtenu des honneurs académiques. Quand la COVID a annulé sa dernière saison, elle a postulé à l'école d'assistante médicale. Les entrevues se sont bien passées. Le chemin était clair.
Mais quelque chose clochait.
« Aussi loin que je me souvienne, je savais que je voulais travailler dans le domaine médical. J'ai travaillé fort à l'université pour maintenir des notes qui me permettraient de poursuivre cette voie. Mais pendant le processus d'entrevue, quelque chose me disait que je n'étais pas certaine à cent pour cent. Et pour moi, quand je m'engage dans quelque chose, je m'engage complètement. »
Il lui restait une année d'admissibilité. Elle a décidé de l'utiliser.
« Je me suis dit : pourquoi ne pas revenir, jouer avec une charge de cours plus légère, et prendre le temps de simplement profiter du sport ? Les études supérieures seraient encore là un an plus tard. »
Cette cinquième année a tout changé.
« J'ai eu le plus de plaisir de toutes mes années de soccer. La joie pure du jeu m'est revenue. Alors j'ai décidé de me présenter au repêchage. Et c'est là que ma carrière professionnelle a commencé. »
Kansas City. Seattle. San Diego. Coruña. Orlando. Montréal.
Six clubs. Quatre ans. Deux continents. Les chiffres semblent insensés jusqu'à ce qu'on comprenne la réalité du soccer professionnel féminin. Les échanges. Les prêts. Les contrats d'un an. Le mouvement perpétuel.
Elyse a appris à se bâtir un chez-soi n'importe où.
« Je me suis toujours considérée comme très adaptable. J'aime dire que je suis perfectionniste jusqu'au bout des doigts. Mais ma foi en Dieu me permet de vivre librement, selon Son plan, pas le mien. Quand la vie m'emmène sur un chemin que je n'avais pas prévu, je sais que j'y suis pour une raison. »
Chaque chapitre n'a pas été facile.
« Même si chaque étape du voyage n'a pas toujours été agréable, j'ai toujours appris quelque chose en cours de route qui m'a fait grandir. Je prends ces leçons et je les applique à ce qui vient ensuite, en espérant avoir un impact positif sur les gens que je croise et les endroits où je passe. »
Quand Elyse a parlé avec la direction des Roses, elle a tout de suite su que rejoindre ce club était une bonne décision.
« Je pouvais sentir le soutien et l'investissement dans le club à travers mes appels. Le projet en place, la vision pour cette équipe, ça résonnait avec moi. Je voulais en faire partie. »
Elle a maintenant 26 ans. Elle a reconstruit son corps deux fois. Trouvé son identité une fois. Fait d'une demi-douzaine de villes un chez-soi. Elle sait à quelle vitesse tout peut basculer.
Mais elle sait aussi ce qui la garde debout.
« Ma foi est tout pour moi. Elle me stabilise, me guide, me permet de voir le beau dans chaque journée. J'ai été tellement bénie dans ma vie. Ma famille, mes ami·e·s, mes expériences. J'ai tellement de raisons d'être reconnaissante. »
Elle pense aux filles qui sont là-bas en ce moment. Dans les petites villes. Celles qui sont peut-être la seule fille noire de leur équipe, de leur classe, de leur monde. Celles qui sentent qu'elles doivent s'effacer.
« C'est pourquoi j'espère pouvoir inspirer les filles noires dans le sport, celles qui peuvent se sentir étrangères dans leur communauté. Je leur dirais : prenez de la place. Soyez exactement qui vous êtes. Ne vous conformez pas aux attentes des autres. Les gens vont vous aimer pour qui vous êtes, ou pas. Mais ce n'est pas à vous de régler ça. »
Et à la fille qu'elle était? Celle sur la banquette arrière, qui faisait ses devoirs en route vers Milwaukee, sans savoir où tout ça allait mener?
« Je lui dirais que tout ce qu'elle fait maintenant va rapporter. Toutes les heures, le sang, la sueur et les larmes vont mener à quelque chose de plus beau que tout ce qu'elle peut imaginer. Dieu va l'amener dans des endroits qu'elle n'aurait jamais cru possibles. Il va lui présenter des gens extraordinaires, dont plusieurs deviendront ses meilleures amies. Il va la mettre au défi d'une façon qui va lui permettre de grandir chaque jour. »
« N'arrête pas maintenant. Le meilleur est à venir. »
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À propos de cette série
Ce portrait s’inscrit dans la série du Mois de l’histoire des Noir·e·s des Roses de Montréal, qui célèbre les joueuses noires qui façonnent l’identité du club. Tout au long du mois de février, nous publierons des profils approfondis de nos athlètes afin de mettre en lumière l’ensemble de ce qu’elles sont : leurs parcours, leurs valeurs, leurs personnalités et leurs points de vue. Des histoires d’excellence, de résilience et de communauté. Des histoires que nous sommes fiers de partager.